Henri Meschonnic
"J'écris des poèmes, et cela me fait réfléchir sur le langage. En poète,
pas en linguiste. Ce que je sais et ce que je cherche se mêlent. Et je
traduis, surtout des textes bibliques. Où il n'y a ni vers ni prose, mais un
primat généralisé du rythme, à mon écoute. La conjonction de ces trois
activités a donné lieu pour moi à une certaine forme de pensée critique, à
partir d'une transformation de la pensée traditionnelle du rythme à laquelle
ont mené nécessairement ces trois activités, justement par leur conjonction.
De là une critique générale des représentations du langage, et d'une carence
de la pensée du langage dans la pensée contemporaine. L'importance de la
critique a relativement occulté les poèmes, surtout dans la mesure de la
résistance que cette pensée a suscitée. Vérification empirique que la pensée
fait mal, et d'abord, socialement, à qui essaie de penser. Mais le poème,
tel que je l'entends, transformation d'une forme de vie par une forme de
langage et d'une forme de langage par une forme de vie, partage avec la
réflexion le même inconnu, le même risque et le même plaisir, le même pied
de nez aux idées reçues du contemporain. Puisqu'on n'écrit ni pour plaire ni
pour déplaire, mais pour vivre et transformer la vie." Henri Meschonnic
Henri Meschonnic est né en 1932 à Paris. Ses premiers poèmes paraissent dans
la revue Europe en 1962. Linguiste, il enseigne à l'université de Lille puis
à Paris 8. Le premier livre de poèmes Dédicaces proverbes est publié en 1972
chez Gallimard, dans la belle collection du Chemin, dirigée par Georges
Lambrichs, qui fut le premier éditeur de plusieurs grands écrivains, comme
Beckett, Le Clézio, Borel ou encore Jude Stefan. Ce premier livre reçoit le
prix Max Jacob. L'étude de l'hébreu le conduit à entreprendre des
traductions bibliques, ce qui sera le point de départ d'une réflexion à la
fois sur le rythme,sur la théorie générale du langage et sur la poésie.
Beaucoup de livres publiés depuis 35 ans, poésie, essais, traductions qui
sont autant d'aspects d'une même oeuvre. Les livres en effet avancent
ensemble et se répondent les uns les autres. Nous vous proposons ce soir de
vous donner à rencontrer plus particulièrement l'écriture poétique d'Henri
Meschonnic, peut-être parce que c'est le poète qui nourrit le linguiste,
même si c'est le contraire qui est vrai pour la vie matérielle.
Nous avions envie de partager avec vous cette grande simplicité de langue
pour dire la complexité acceptée d'un monde toujours à déchiffrer. Le je des
poèmes est fait de ce qu'il regarde, il se constitue des autres rencontrés,
c'est un je poreux, qui absorbe le dehors, la foule, le jour et la nuit, un
je assumé qui se cherche et qui s'attend lui-même dans une extrême patience.
Les questionnements sont grands mais pas inquiétants, il y a la parole qui
est une réponse apaisante à tous les silences et le silence lui-même revêt
des formes rassurantes pour les mots qui arrivent. C'est une poésie tournée
résolument vers la lumière, au coeur de laquelle le rire appelle la
sérénité. Les directions du temps sont posés également, l'idée est forte que
le passé reste à découvrir, et que hier est à faire avec les yeux de demain.
Et puis il y a le tu, ce tu immense, ce tu aimé, total, apaisant, qui
contient le je lui-même rempli de son tu et qui conduisent comme d'évidence
à ce refuge sûr, cet hâvre de paix qu'est le nous. Des mots reviennent qui
nous grandissent : le mot visage, le mot mémoire, le mot voix, les mots
chemin pierre marcher vivre et d'autres ensemble qui se parlent sur les
pages.