Jean-Loup Trassard

Vendredi 10 octobre 2008

 

 

 

 

Jean-Loup Trassard est né en 1933 à St Hilaire du Maine (Mayenne). Après des études de droit, il a longtemps exercé, comme son père, le métier de fermier de Droits communaux. Sur quelques hectares de bocage, il a aussi élevé des bovins de race Maine-Anjou pendant 35 ans. Il a publié de nombreux récits, recueils de nouvelles (plutôt « petits récits »!), romans (plutôt « grands récits »!) chez Gallimard, ainsi que plusieurs textes accompagnés de ses photographies aux éditions Le temps qu'il fait. C'est Georges Lambrichs et sa belle collection du Chemin qui a publié le premier Jean-Loup Trassard, ainsi que Jude Stéfan, Pascal Lainé, Henri Meschonnic, Samuel Beckett, Jean-Marie Le Clézio (qui vient d'obtenir le prix Nobel de Littérature!)...

Lisant ses livres, me promenant dans ses livres ai-je envie de dire, je rencontre les odeurs, les animaux, les matières et les lieux qui font, qui sont la campagne, et plus encore, la campagne d'avant, d'avant les machines les remembrements l'industrialisation des élevages la défiguration du paysage. La campagne des chevaux de labour et des chemins creux, la campagne des fermes aux vraies odeurs de fermes et aux feux de cheminée. Pas de description nostalgique - même si la qualité de présence des hommes au temps, aux bêtes et aux saisons est regrettée, plutôt un infini creusement dans ce matériau terre, une façon de redonner par les mots, les matières et les gestes qui façonnaient le territoire agricole. Il semble que Jean-Loup Trassard ait le don d'ubiquité aussi bien que la faculté de vivre plusieurs époques à la fois. Ses déplacements dans l'espace et dans le temps se font sans qu'il ait besoin de bouger, par un travail de mémoire et d'écriture. Je pense ici à ce magnifique Dormance, récit dans lequel le narrateur laisse venir à lui des images, des scènes et des personnages datant de milliers d'années, des personnages qu'on n'arrive pas à qualifier de fictifs, parce que sûrement c'est vrai qu'ils ont vécu là, sur le même bout de terre mayennaise, et d'ailleurs ils continuent de vivre encore, rappelés au souvenir de l'auteur, dont les mots sans cesse cherchent à remonter le cours, jusqu'au temps de l'enfance, jusqu'à des temps bien avant l'enfance. De la même manière il nous parle des ruisseaux, les mille ruisseaux modestes, discrets et entêtés, les ruisseaux qui traversent parcourent dessinent et découpent les prés, leurs cailloux, leurs couleurs. Leur musique. Ruisseaux qui sont ceux de l'écriture aussi, humble et creusée, obstinée et musicale. Ruisseaux au petits cours invisibles parfois, dont on ignore souvent la trajectoire. Ruisseaux vivants qui ressemblent à nos vies. Ruisseaux berceaux, ruisseaux tombeaux : Des cours d'eau peu considérables. Il nous parle des outils, faucilles, fourches, haches, pelles et binettes, des outils que l'on tient à la main, et qui prolongent le corps, outils aux noms multiples, et qui disparaissent eux aussi, comme les fossés, comme les chevaux, comme les chemins, alors les livres de Jean-Loup Trassard deviennent à son insu comme des traces d'un territoire perdu et des preuves de toutes les vies passées, à la campagne.